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TikTok, havre numérique des criminels en Haïti : l’analyse criminologique du cas de Nice-B

Me Véniel Estilien,Av.
 Avocat, doctorant en Criminologie

La progression vertigineuse de la criminalité en Haïti, amorcée depuis plusieurs décennies, semble avoir franchi un nouveau seuil. Elle ne se limite plus au contrôle de l’espace physique : elle s’étend désormais à l’espace numérique. Cette nouvelle dimension permet à certains acteurs criminels d’utiliser les réseaux sociaux comme des espaces de recrutement, de propagande, de mise en scène, de diversion et de manipulation.

Pendant longtemps, l’analyse de la criminalité haïtienne s’est principalement concentrée sur les territoires contrôlés par les gangs armés, les affrontements, les enlèvements, l’extorsion, ainsi que les trafics d’armes et de stupéfiants. Pourtant, une réflexion criminologique plus approfondie est nécessaire pour comprendre les mutations contemporaines du phénomène criminel. Aujourd’hui, certains acteurs criminels investissent les réseaux sociaux afin de diffuser des messages violents, de montrer leur puissance, d’exhiber des biens et de l’argent et, dans certains cas, de mettre en scène des actes de violence.

Cette transformation constitue un phénomène particulièrement préoccupant pour les professionnels du droit, les chercheurs en criminologie et l’ensemble de la société. Dans une perspective inspirée notamment de l’apprentissage social, la diffusion répétée de comportements criminels et de représentations valorisant la violence peut contribuer à leur banalisation et à leur légitimation auprès de certains publics  (Akers).Lorsque des groupes criminels parviennent à exercer simultanément une emprise sur un espace géographique et une influence sur l’espace informationnel, une question criminologique fondamentale se pose : assistons-nous à l’émergence d’une nouvelle forme de domination criminelle reposant à la fois sur le contrôle du territoire et sur le contrôle de l’attention ?

La question n’est donc pas seulement de comprendre les agissements et la violence des gangs armés. Il faut également analyser la manière dont ceux-ci parviennent à construire leur présence dans l’imaginaire collectif haïtien, à façonner les représentations de la violence et à utiliser le numérique comme instrument de pouvoir. La criminalité haïtienne doit ainsi être étudiée comme un phénomène multidimensionnel dans lequel la violence physique et la puissance numérique peuvent se renforcer mutuellement (Cohen).

La violence criminelle transformée en spectacle

Dans cette dynamique, certains actes criminels peuvent être transformés en véritables spectacles numériques. La diffusion de scènes de violence, de lynchages, de bastonnades ou d’affrontements peut produire un effet dépassant largement le cadre immédiat de l’acte criminel. La violence devient alors un contenu destiné à être vu, partagé et commenté.

Cette visibilité numérique peut contribuer, volontairement ou non, à la normalisation de la violence et à la construction d’une forme de célébrité criminelle. Le criminel ne cherche plus uniquement à être craint dans son environnement immédiat ; son image peut également circuler auprès d’un public beaucoup plus large.

Dans ce contexte, l’influenceur peut parfois devenir un intermédiaire entre l’univers criminel et l’espace public numérique. Il peut participer à la diffusion d’une image, d’un discours ou d’un récit relatif au milieu criminel. Il convient toutefois de distinguer clairement la proximité sociale ou numérique avec des individus criminels d’une éventuelle participation aux activités criminelles. La fréquentation d’un membre de gang, la publication d’un contenu ou la présence dans une vidéo ne suffisent pas, à eux seuls, à établir juridiquement une complicité.

Le cas de « Nice-B » : une hypothèse criminologique à examiner avec prudence

Dans le débat public haïtien, certaines figures issues des réseaux sociaux ont été présentées comme étant liées à des acteurs criminels. Le cas d’Esther Thomas, connue sous le pseudonyme de « Nice-B », peut être évoqué comme une hypothèse d’étude criminologique, à condition de distinguer les faits établis des informations circulant sur les réseaux sociaux.

Si les éléments rapportés concernant une éventuelle participation ou proximité avec des acteurs criminels étaient confirmés par des sources judiciaires et indépendantes, cette situation pourrait être analysée à plusieurs niveaux.

1. La violence comme pouvoir de domination

La mise en scène d’un acte violent ne constitue pas nécessairement un simple homicide ou un acte de violence isolé. Dans un environnement caractérisé par la domination des gangs, la violence peut devenir un instrument permettant d’imposer des normes, de punir, d’intimider et de contrôler une population.

Le corps de la victime peut alors devenir, au-delà de sa dimension physique, un support de communication. L’acte violent transmet un message à la victime, à sa famille, à la communauté, aux groupes rivaux, aux autorités publiques et au public numérique.

La violence devient ainsi une forme de langage du pouvoir criminel.

2. La rencontre avec le milieu criminel

L’entrée dans un environnement criminel ne s’effectue pas nécessairement de manière brutale ou immédiatement consciente. Elle peut commencer par des relations d’amitié, des relations sentimentales, des invitations à des fêtes, des activités économiques, des groupes de protection ou encore des interactions sur les réseaux sociaux.

La théorie de l’association différentielle d’Edwin H. Sutherland permet d’éclairer ce processus. Selon cette perspective, les comportements criminels sont appris au sein des interactions sociales. Un individu peut progressivement être exposé à des normes, des justifications et des techniques favorisant la commission d’actes criminels.

Cette perspective permet également de réfléchir au rôle contemporain des réseaux sociaux. Ceux-ci peuvent faciliter la rencontre entre individus, la constitution de réseaux, la circulation des normes et l’exposition répétée à certains comportements (Sutherlande).

La question devient alors particulièrement importante dans le contexte haïtien : TikTok et les autres plateformes numériques constituent-ils de nouveaux espaces d’apprentissage, de socialisation et de recrutement criminels ?

Il serait toutefois excessif de considérer toute interaction numérique avec un individu criminel comme une preuve d’apprentissage criminel ou de participation à une organisation criminelle. La recherche doit plutôt identifier les mécanismes précis par lesquels une relation numérique peut évoluer vers une implication criminelle.

3. Le crime comme message

La criminologie peut également appréhender le crime à travers sa dimension expressive. Certains actes criminels ne poursuivent pas uniquement un objectif matériel : ils peuvent également transmettre un message.

Le message peut être adressé à une victime, à une famille, à une communauté, à l’État, à un groupe rival ou à l’ensemble de la société.

Dans un contexte de gangstérisation, le corps de la victime peut ainsi devenir un instrument de communication. L’acte violent acquiert alors une dimension symbolique : il cherche à produire de la peur, à démontrer la puissance du groupe et à rappeler sa capacité à imposer ses propres règles.

Lorsque cet acte est ensuite diffusé sur les réseaux sociaux, son audience dépasse largement les personnes présentes au moment de sa réalisation. Le numérique prolonge alors la portée symbolique de la violence.

4. La construction de la réputation criminelle

Dans un environnement marqué par la violence, la réputation peut devenir une ressource criminelle à part entière. Une personne n’a pas nécessairement besoin de recourir constamment à la violence pour être perçue comme dangereuse. Sa réputation peut être construite à partir d’actes antérieurs, de témoignages, de rumeurs, de récits médiatiques ou de publications sur les réseaux sociaux  (Irene Bouhadana,Williame Gilles).

La réputation peut alors fonctionner comme une forme de capital symbolique criminel. Plus un individu ou un groupe est considéré comme dangereux, moins il peut avoir besoin de recourir directement à la violence pour obtenir l’obéissance.

Les réseaux sociaux peuvent amplifier ce mécanisme. Une vidéo, une photographie, un direct ou un récit viral peut contribuer à construire ou à renforcer une identité criminelle. L’image devient ainsi une composante du pouvoir.

TikTok et la transformation du pouvoir criminel

L’analyse de l’utilisation des influenceurs et des réseaux sociaux par certains groupes criminels haïtiens montre que la criminalité contemporaine ne peut plus être appréhendée exclusivement à partir de ses manifestations territoriales, économiques ou physiques.

L’espace numérique introduit une nouvelle dimension du pouvoir criminel : la maîtrise de la visibilité, de la réputation et du récit.

À travers les mécanismes étudiés par la criminologie culturelle, l’apprentissage social, les théories des sous-cultures et la criminologie du conflit, les réseaux sociaux peuvent être compris comme des espaces dans lesquels se construisent et se diffusent des représentations de la puissance criminelle.

La violence peut y être transformée en spectacle, certains criminels en figures de notoriété et l’audience en vecteur de diffusion de contenus susceptibles de renforcer la peur, la fascination ou la banalisation de la violence.

Il faut néanmoins éviter une conclusion simpliste selon laquelle les réseaux sociaux seraient eux-mêmes la cause de la criminalité. Ils constituent plutôt un environnement technologique susceptible d’amplifier certains phénomènes criminels existants. La plateforme peut accélérer la diffusion d’un contenu, élargir son audience et contribuer à la construction d’une réputation, sans être à l’origine du comportement criminel.

Vers une nouvelle conception de la domination criminelle

Le phénomène révèle surtout une transformation possible de la nature du pouvoir criminel. Celui-ci ne repose plus uniquement sur la capacité de contrôler un espace géographique. Il peut également reposer sur la capacité à contrôler l’attention, produire une réputation, imposer une image de puissance et influencer les représentations collectives.

Le territoire physique et le territoire numérique doivent donc être envisagés comme deux dimensions complémentaires d’une même dynamique de pouvoir.

Cette évolution permet de reformuler la problématique initiale. La question n’est peut-être pas de savoir si TikTok est devenu un « havre pour les criminels », expression qui pourrait donner à la plateforme une responsabilité causale excessive. Il serait scientifiquement plus pertinent de se demander :

Comment les réseaux sociaux, notamment TikTok, participent-ils à la construction, à la diffusion et à l’amplification du pouvoir symbolique des groupes criminels en Haïti ?

Cette formulation permet de déplacer l’analyse de la simple dénonciation vers une véritable interrogation criminologique.

Quelle réponse au phénomène ?

La réponse à cette mutation ne peut être exclusivement répressive. Elle doit également intégrer la prévention numérique, l’éducation aux médias, la recherche criminologique sur les mécanismes de recrutement et de socialisation en ligne, le renforcement des capacités institutionnelles ainsi qu’une meilleure compréhension des mécanismes de viralité et de recommandation algorithmique.

Il importe surtout de développer une politique publique capable de réduire l’attractivité symbolique de la violence sans porter une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression (lemineux).Une telle politique devrait également distinguer plusieurs réalités : la simple consommation de contenus criminels, leur partage, leur production, leur promotion et, enfin, une éventuelle participation directe aux activités criminelles. Ces comportements ne présentent ni la même signification criminologique ni nécessairement la même qualification juridique.

En définitive, l’enjeu pour la criminologie haïtienne est de comprendre que le gang du XXIᵉ siècle peut être simultanément une organisation territoriale, une entreprise de violence et un producteur de visibilité.

Le déplacement d’une partie du pouvoir criminel vers l’espace numérique ne signifie donc pas la disparition du territoire. Il signifie plutôt que le territoire physique peut désormais être prolongé, représenté et symboliquement dominé à travers les réseaux numériques.

La criminalité haïtienne entre ainsi dans une phase où la maîtrise de la violence et la maîtrise de sa représentation peuvent devenir de plus en plus étroitement liées. Comprendre cette mutation constitue une condition préalable à toute stratégie sérieuse de prévention, de régulation et de lutte contre la criminalité organisée en Haïti.

La véritable question criminologique n’est donc plus seulement de savoir qui contrôle le territoire, mais également qui contrôle l’attention, qui construit le récit de la violence et qui parvient à transformer cette visibilité en pouvoir.

Références

Akers, R. L. social learning and social structure. London: Northeastern university press, 1998.

Cohen, A.K. delinquent boys:the culture of gang. London: Free press, 1995.

Irene Bouhadana,Williame Gilles. les dipositions juridiques de lutte contre la cyber criminalite. Paris: IMODEV, 2025.

lemineux, Vincent. les reseaux criminels. Ottawa: press universitaire Laval, 2003.

Sutherlande, E.H. principals of criminology. philadelphia: press university of Pensylvania, 1947.

                                                                                            

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