
En Haïti, la justice donne souvent l’impression d’avoir deux visages : l’un implacable pour certains, l’autre étonnamment conciliant pour d’autres. Cette perception alimente un profond malaise au sein de la population, particulièrement au moment où plusieurs personnalités sanctionnées par la communauté internationale continuent de graviter autour du pouvoir ou de conserver une influence politique notable sous le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé.
Le cas de Prophane Victor illustre aujourd’hui cette contradiction. L’ancien député de Petite-Rivière de l’Artibonite avait été dénoncé dès 2015 par Odma Louissaint aujourd’hui décédé pour avoir armé illégalement des groupes à des fins politiques. Par la suite, il a été sanctionné par l’Organisation des Nations unies, le Canada et les États-Unis. Désormais incarcéré, il fait face à des accusations directement liées à ces faits.
Mais pendant que Prophane Victor est en prison, d’autres personnalités citées dans des accusations similaires semblent bénéficier d’un traitement différent. Youri Latortue, publiquement mis en cause dans plusieurs dénonciations, notamment par Bendjy Tilus et Meyer, a lui aussi été sanctionné par des puissances étrangères. Pourtant, contrairement à Prophane Victor, il demeure présent dans les cercles d’influence et continue, selon de nombreuses perceptions, à peser sur certaines dynamiques politiques nationales.
Cette disparité nourrit une interrogation essentielle : la justice haïtienne agit-elle de manière indépendante et équitable, ou fonctionne-t-elle au rythme des rapports de force politiques ?
Le problème devient encore plus préoccupant lorsque plusieurs personnalités frappées de sanctions internationales continuent d’entretenir des liens avec l’appareil étatique ou des secteurs influents du pouvoir. Dans l’opinion publique, cette réalité renforce l’idée que les sanctions internationales, malgré leur portée symbolique et diplomatique, peinent à produire de véritables conséquences sur la gouvernance du pays.
Une autre question demeure alors incontournable : la communauté internationale et les forces dites vives de la nation ignorent-elles réellement cette situation ? Ou choisissent-elles de composer avec certaines contradictions au nom d’équilibres politiques jugés stratégiques ?
Pendant que la population fait face à l’insécurité, à l’effondrement des institutions et à une crise économique persistante, les alliances circonstancielles semblent encore prendre le dessus sur les principes de justice, de transparence et de redevabilité. L’impunité, longtemps dénoncée dans les discours officiels, apparaît désormais comme une composante durable du système politique haïtien.
Et tant que l’application de la justice continuera d’être perçue comme sélective, la confiance populaire envers l’État, les institutions judiciaires et même les partenaires internationaux poursuivra son érosion. Car dans une démocratie fragilisée, la justice ne peut conserver sa crédibilité que si elle s’applique avec la même rigueur à tous.





