
Éditorial: Haïti face au scandale d’une prison provisoire devenue une condamnation permanente
Il y a des images qui valent davantage que mille discours politiques.
Aux Gonaïves, après les fortes pluies qui viennent de s’abattre sur la ville, ce meecredi 2 septembre 2026, l’eau a pénétré dans la prison civile. Des détenus affirment avoir passé une partie de la nuit sans pouvoir dormir. Dans le quartier réservé aux femmes, l’intrusion des eaux vient aggraver une situation déjà extrêmement préoccupante.
Et pendant que des hommes et des femmes privés de liberté cherchent simplement à échapper à l’eau, les documents du greffe, eux aussi, se retrouvent exposés aux intempéries et au soleil pour tenter d’être sauvés.
Voilà donc le spectacle offert par l’État haïtien en 2026:
- une prison qui prend l’eau et une justice qui tente de sécher ses propres dossiers au soleil.
- Ce n’est plus une simple défaillance technique.
- C’est un scandale d’État.

Vingt-deux ans de provisoire : jusqu’à quand ?
Il faut avoir le courage de poser la question que les autorités évitent depuis trop longtemps :
Comment une ville aussi importante que Gonaïves peut-elle rester sans véritable infrastructure pénitentiaire moderne plus de deux décennies après la destruction de son système carcéral lors de la crise de 2004 ?
La prise de contrôle des Gonaïves par les forces rebelles en février 2004 est un fait historique documenté.
Mais vingt-deux ans après, l’argument de l’héritage de 2004 ne peut plus servir d’alibi.
- Un État sérieux aurait dû reconstruire.
- Un État responsable aurait dû planifier.
- Un État soucieux de sa justice aurait dû protéger ses prisons, ses détenus, ses gardiens et ses archives judiciaires.
- Un État qui fonctionne ne transforme pas une situation provisoire en destin permanent.
Or, aux Gonaïves, le provisoire semble être devenu une politique publique.
La prison n’est pas seulement vétuste : elle est le miroir de l’effondrement institutionnel
Ce qui se passe aujourd’hui n’est malheureusement pas une découverte.
En 2009 déjà, la situation carcérale des Gonaïves faisait l’objet d’un rapport de la MINUSTAH, dans un contexte où les conditions de détention suscitaient de sérieuses inquiétudes. (ReliefWeb)
En 2018, des détenus décrivaient encore leur quotidien dans des cellules surpeuplées, mal aérées et dans des conditions qualifiées d’inhumaines par la presse haïtienne. (Le Nouvelliste)
Et en 2023, après de graves violences sexuelles commises contre des détenues, Avocats sans frontières Canada dénonçait à son tour les conditions de détention et soulignait la vulnérabilité particulière des femmes incarcérées aux Gonaïves. (ASF Canada)
- Combien d’alertes faudra-t-il encore ?
- Combien de rapports ?
- Combien de détenus ?
- Combien de femmes exposées ?
- Combien de nuits sans sommeil ?
- Combien de catastrophes ?
- Combien de morts ?
Pour que l’État comprenne enfin qu’une prison n’est pas un entrepôt où l’on empile des êtres humains ? Et maintenant, même les dossiers judiciaires sont menacés
- Il faut mesurer la gravité de ce qui vient de se produire.
- Une prison inondée est déjà une catastrophe humaine.
Mais lorsque l’eau atteint les espaces où sont conservés les dossiers judiciaires, le problème devient institutionnel.
Un dossier judiciaire n’est pas un simple morceau de papier.
Il peut contenir une preuve, une décision, une procédure, une ordonnance, l’histoire judiciaire d’un citoyen.
Lorsque les archives de la justice sont menacées par les eaux, c’est la mémoire de la justice qui est menacée.
Et si demain un dossier disparaît, devient illisible ou est irrémédiablement endommagé, qui assumera la responsabilité ?
- Le greffier ?
- Le directeur de la prison ?
- Le ministère de la Justice ?
- Le gouvernement ?
Ou, comme trop souvent en Haïti, personne ?
Le véritable scandale est peut-être ailleurs
Depuis des années, l’État annonce des projets, mobilise des ressources, sollicite l’aide internationale et promet des infrastructures modernes.
Mais sur le terrain, le citoyen retrouve toujours le même décor :
- des bâtiments fragiles, des institutions sous-équipées et des projets qui s’évanouissent dans les labyrinthes de l’administration.
- C’est là que la question de l’argent public devient incontournable.
- Combien de millions ont été consacrés, directement ou indirectement, au système carcéral haïtien depuis 2004 ?
- Combien ont été consacrés aux études ?
- Combien aux projets ?
- Combien aux infrastructures ?
- Combien aux réparations ?
- Combien aux équipements ?
Et surtout :
- quel est le résultat concret de toutes ces dépenses ?
Si, après plus de vingt ans, une prison peut encore être envahie par les eaux au point de perturber la vie des détenus et de menacer des dossiers judiciaires, alors quelqu’un doit rendre des comptes.
- Pas demain.
- Maintenant.
« Morne-Blanc : une question qui exige des documents, pas des silences »
Une autre question mérite une enquête sérieuse : celle du terrain qui aurait été réservé dans la zone de Morne-Blanc pour accueillir un établissement pénitentiaire moderne.
Des informations locales font état de plusieurs carreaux de terre qui auraient été destinés à cette infrastructure et qui auraient ensuite été cédés ou occupés par des particuliers pour la construction de maisons.
Si tel est le cas, qui a autorisé ces opérations ?
Qui détenait la responsabilité de ces terrains ?
- Existe-t-il un acte administratif établissant leur affectation à un projet pénitentiaire ?
- Y a-t-il eu changement de destination ?
- Des titres ont-ils été délivrés ?
- Des ventes ont-elles été réalisées ?
- À quels prix ?
- Au profit de qui ?
Et surtout : où sont les documents ?
L’heure n’est pas aux accusations sans preuves.
Elle est à la transparence.
L’État doit publier les titres, les plans, les décisions administratives, les budgets et les contrats liés à ce projet.
La lumière est le meilleur antidote aux soupçons.
Un pays ne peut pas gaspiller indéfiniment ses maigres ressources
Haïti n’est pas un pays riche.
Chaque gourde de l’État devrait donc être traitée comme une ressource sacrée.
Chaque projet public abandonné représente plus qu’un bâtiment inachevé : il représente une école qui n’a pas été construite, un hôpital qui n’a pas été équipé, une route qui n’a pas été réparée, une prison qui n’a pas été sécurisée.
Dans un pays où les besoins sont immenses, le gaspillage n’est pas une simple mauvaise gestion. C’est une injustice.
L’argent public perdu est payé par les citoyens.
Le prix de l’inaction est payé par les détenus.
Le prix de la corruption, lorsqu’elle existe, est payé par toute la société.
Et le prix de l’impunité est payé par les générations futures.
Gonaïves mérite mieux
- Gonaïves n’est pas une ville quelconque.
- C’est la ville de l’Indépendance.
- C’est l’une des grandes villes historiques d’Haïti.
Elle ne devrait pas être condamnée à présenter au monde l’image d’une justice qui prend l’eau.
- Les habitants ne demandent pas un privilège.
- Ils demandent une prison digne.
- Une justice fonctionnelle.
- Des archives protégées.
- Des infrastructures adaptées.
- Des investissements contrôlés.
- Et surtout, un État qui respecte ses propres engagements.
Il faut désormais un audit public
Ce scandale devrait provoquer une réaction immédiate.
Le ministère de la Justice devrait rendre publics :
- les projets de reconstruction et de modernisation de la prison des Gonaïves depuis 2004 ;
- les budgets alloués à ces projets ;
- les contrats signés et leur niveau d’exécution ;
- les études techniques réalisées ;
- le statut juridique des terrains destinés à une éventuelle nouvelle prison ;
- les éventuelles décisions de changement d’affectation de ces terrains ;
- et les dépenses engagées pour maintenir l’actuelle prison en fonctionnement.
Il faut également une évaluation indépendante de l’état du bâtiment après cette nouvelle inondation.
Ce n’est plus le moment des promesses. C’est le moment des comptes.
La pluie n’a pas créé le scandale. Elle l’a révélé.
Voilà peut-être la vérité la plus brutale.
La pluie qui vient de tomber sur Gonaïves n’a pas détruit un système qui fonctionnait.
Elle a simplement révélé ce que les autorités savent depuis longtemps.
Elle a montré des détenus privés de sommeil.
Elle a montré des femmes davantage exposées.
Elle a montré une prison incapable de résister à une forte pluie.
Elle a montré des documents judiciaires qu’il faut mettre au soleil pour tenter de les préserver.
Et elle pose devant le pays une question que personne ne devrait pouvoir esquiver :
Combien d’argent public faudra-t-il encore dépenser pour maintenir en vie un système qui ne résiste même pas à la pluie ?
Aux Gonaïves, ce ne sont pas seulement les cellules qui prennent l’eau.
- C’est l’autorité de l’État.
- Ce ne sont pas seulement les murs qui s’effritent.
- C’est la confiance du citoyen.
- Ce ne sont pas seulement les dossiers qui risquent d’être détruits.
- C’est la crédibilité de la justice.
Et lorsque l’État devient incapable de protéger ceux qu’il prive de liberté, incapable de protéger les documents de sa propre justice et incapable de transformer ses projets en infrastructures durables, il ne peut plus se contenter de parler de réforme.
Il doit rendre des comptes.
Car un pays ne se mesure pas seulement à ses discours, à ses palais ou à ses lois.
Il se mesure aussi à la manière dont il traite ceux qui sont derrière les barreaux.
Et aujourd’hui, aux Gonaïves, le verdict de la pluie est sans appel :
LA JUSTICE HAÏTIENNE NE PEUT PLUS ÊTRE UNE PRISON PROVISOIRE.





