
L’Artibonite traverse depuis de sept ans, l’une des périodes les plus sombres de son histoire récente. L’insécurité qui y sévit n’est ni une abstraction politique ni un débat théorique : elle est vécue quotidiennement par des milliers de citoyens qui voient leur liberté de circuler, de travailler et de vivre dignement progressivement confisquée. Dans ce contexte dramatique, les décisions ou les absences de décisions des autorités sécuritaires nationales prennent une portée qui dépasse le simple cadre administratif. Elles deviennent le révélateur d’une relation fragile entre l’État et une population qui réclame, avant tout, protection et considération.
La récente orientation de la direction générale de la Police nationale d’Haïti (PNH), sous la responsabilité d’André Jonas Vladimir Paraison, suscite de vives préoccupations dans l’Artibonite. Alors que 877 nouveaux policiers ont été déployés dans plusieurs départements du pays, aucun n’a été affecté à cette région pourtant gravement touchée par la violence armée. Ce choix qu’il soit stratégique ou le fruit d’une priorisation contestable est difficilement justifiable aux yeux des populations locales. Il alimente le sentiment d’un abandon institutionnel dans un territoire qui figure, aux côtés de l’Ouest, parmi les plus exposés à l’expansion des groupes armés.
Plus troublante encore est la qualification de l’insécurité artibonitienne comme une simple « insécurité politique ». Une telle formulation, dans un contexte de souffrance humaine manifeste, peut être perçue comme une réduction dangereuse de la réalité. Derrière les mots se trouvent des vies bouleversées : des familles déplacées, des commerçants ruinés, des agriculteurs empêchés d’exploiter leurs terres. L’insécurité dans l’Artibonite ne relève pas d’un concept rhétorique ; elle s’incarne dans des violences concrètes enlèvements, attaques armées, massacres qui fragilisent le tissu social et économique du département. Employer un vocabulaire qui semble relativiser cette détresse revient à éloigner le débat de l’essentiel : la protection effective des citoyens.
Sur le terrain, la volonté d’agir ne fait pourtant pas défaut. Le Directeur départemental de la PNH de l’Artibonite, Alex Jean Pierre, aurait multiplié les démarches pour obtenir les moyens nécessaires à la stabilisation de la région. Selon plusieurs informations, il a passé plus d’une semaine à Port-au-Prince dans l’espoir de renforcer les capacités locales. Son retour sans ressources significatives illustre les limites d’un système centralisé qui peine à répondre aux urgences opérationnelles. Cette situation rappelle un précédent révélateur : en août 2024, Paul Ménard avait entrepris une démarche similaire, se heurtant aux mêmes obstacles. L’histoire semble se répéter, avec pour conséquence une frustration croissante des forces locales et une aggravation de la crise sécuritaire.
Le souvenir du massacre de Pont-Sondé demeure un symbole de cette gestion hésitante. Après cette tragédie, des moyens avaient été brièvement accordés, avant qu’une décision précipitée ne vienne interrompre cet élan. Attendre des résultats immédiats face à une problématique structurelle relève d’une illusion administrative. La lutte contre l’insécurité exige constance, planification et cohérence. Elle ne peut se satisfaire de réponses ponctuelles ou symboliques destinées à apaiser l’opinion à court terme.
Les responsables des commissariats de l’Artibonite formulent des demandes simples et rationnelles : des effectifs suffisants, des équipements adaptés et un soutien logistique durable. Ces exigences ne relèvent pas du luxe, mais des conditions minimales d’une intervention efficace. Sur le terrain, les policiers se trouvent souvent confrontés à des groupes armés mieux organisés et mieux équipés, ce qui accentue le déséquilibre des forces. Cette asymétrie compromet non seulement leur capacité opérationnelle, mais aussi la confiance de la population envers l’institution policière un pilier pourtant essentiel de la stabilité sociale.
L’Artibonite ne revendique aucun privilège. Elle réclame une réponse proportionnée à la gravité de la situation. Laisser perdurer cette insécurité revient à banaliser l’érosion de l’autorité publique dans une région stratégique pour l’économie nationale. Les conséquences dépassent largement le cadre départemental : perturbation des activités agricoles, ralentissement des échanges commerciaux, déplacements internes de population autant de facteurs qui fragilisent l’équilibre national.
Face à cette réalité, les explications techniques ou les silences institutionnels ne suffisent plus. Les autorités ont le devoir de rendre compte de leurs choix et de démontrer, par des actions tangibles, que la sécurité publique demeure une priorité nationale. La protection des citoyens n’est pas une faveur administrative ; elle constitue le fondement même de la légitimité de l’État. Chaque jour d’inaction renforce l’emprise des groupes armés et creuse le fossé entre la population et les institutions.
Dans ce contexte, le journal Tandans7, se faisant l’écho des inquiétudes de la population artibonitienne, accorde un délai symbolique de 24 heures à la direction générale de la PNH pour mettre à disposition des autorités locales les moyens nécessaires à la sécurisation du département. Ce geste n’est pas une posture polémique, mais un appel à la responsabilité. Si aucune mesure concrète n’est annoncée, le débat devra s’élargir à l’échelle gouvernementale, car la crise actuelle dépasse le cadre d’une simple décision administrative : elle interroge la gouvernance sécuritaire dans son ensemble.
L’Artibonite ne peut être reléguée au rang de périphérie sacrifiée. Derrière chaque statistique se trouvent des communautés entières aspirant à une existence normale travailler sans crainte, circuler librement, bâtir un avenir pour leurs enfants. Tant que cette aspiration restera insatisfaite, les discours officiels apparaîtront déconnectés de la réalité vécue.
L’heure n’est plus aux diagnostics répétés ni aux déclarations ambiguës. Elle appelle une action coordonnée, transparente et durable. Restaurer la sécurité dans l’Artibonite n’est pas seulement une nécessité administrative : c’est une obligation morale et nationale. La réponse apportée à cette crise constituera un test décisif pour la crédibilité des institutions. Car au-delà des stratégies et des discours, c’est la confiance d’une population entière qui est en jeu et cette confiance, une fois perdue, est infiniment plus difficile à reconstruire que n’importe quelle infrastructure.





